Quelques réflexions après la conférence d’André Gounelle « Quelle culpabilité ? »

Hier soir, 26 avril, a eu lieu la conférence d’André Gounelle. Le thème traité ne pouvait laisser l’assistance indifférente et le débat fut riche.

Voici ici une réflexion que nous livre Evelyne Brandts traduisant avec une grande justesse ce que beaucoup d’entre nous ont ressenti:

“André Gounelle a présenté avec une clarté remarquable les pensées des trois philosophes allemands Jaspers, Tillich et Ahrendt sur la culpabilité de l’Allemagne dans les atrocités de la 2nde Guerre mondiale, en premier lieu l’extermination des juifs.
Les positions respectives des Eglises catholique et protestante à la fin de la guerre reflètent des ambiguïtés, voire des contradictions, présentes également dans la réflexion des 3 philosophes. La première refuse l’idée d’une responsabilité collective « afin que les innocents n’aient pas à souffrir avec les coupables », la seconde considérant à l’inverse que « nous sommes tous coupables », y compris les victimes, pour n’avoir pas « porté témoignage plus courageux »
Tillich ne dit rien d’autre en estimant que même « les adversaires déclarés du nazisme portent une part de culpabilité parce qu’ils ne sont pas parvenus à lui (le national-socialisme) faire barrage et que leur opposition a été inefficace. »
Ahrendt abonde dans le même sens en considérant que le nazisme organise une « complicité générale », créant ainsi une « communauté nationale du crime ». C’est ce que Jaspers nomme la « culpabilité politique. »
Ce qui reviendrait à dire que, faisant partie de cette communauté, tout Allemand est coupable du simple fait d’être Allemand, d’être né Allemand. On est jugé sur ce que l’on est, et non sur ce que l’on a fait. Cette stigmatisation est semblable à celle subie par le peuple juif pendant des siècles, persécuté et condamné parce que juif.
Les trois philosophes ont développé ces théories pendant ou tout juste après la guerre. Raisonneraient-ils encore de la même façon aujourd’hui, avec ce que l’on a appris entretemps ? Ils avaient une vision globale et indifférenciée de la situation encore toute proche. Ils ignoraient sans doute l’existence d’une résistance allemande dont on a découvert l’ampleur au fil des décennies qui ont suivi et qui demeure aujourd’hui encore méconnue du grand public, tant en France qu’en Allemagne même. Son seul tort, sa seule « culpabilité », auraient dit nos philosophes, c’est d’avoir échoué à renverser le régime ; car cette résistance s’est trouvée seule, tragiquement seule avec des moyens dérisoires face à la formidable machine répressive et policière du régime nazi et n’obtenant aucun soutien des Alliés à qui elle avait demandé aide et assistance.
Les philosophes auraient-ils porté les mêmes jugements s’ils avaient connu l’existence de mouvements comme celui des jeunes étudiants munichois de la « Rose blanche », tombés sous la hache des bourreaux nazis le 22 février 1943? s’ils avaient eu en main l’avant-dernier tract de ces jeunes gens, dont voici un extrait :
« Allemands ! Voulez-vous connaître le même sort que celui qu’ont subi les juifs ? Voulez-vous être mesurés à la même aune que vos corrupteurs ? Serons-nous à jamais le peuple honni et mis au ban du monde entier ? Non ! Alors détachez-vous de la sous-humanité national-socialiste ! Prouvez par vos actes que vous ne pensez pas comme eux ! Une nouvelle guerre de libération est en marche. La meilleure part du peuple combat à nos côtés. Déchirez le manteau d’indifférence qui ceint votre cœur. Décidez-vous avant qu’il ne soit trop tard !! N’écoutez pas la propagande national-socialiste qui vous a inoculé la peur du bolchevisme. Ne croyez pas que le salut de l’Allemagne soit lié inexorablement à la victoire du national-socialisme ! Une victoire allemande ne s’obtiendra pas par une infamie. Séparez-vous tant qu’il en est temps de tout ce qui touche de près ou de loin au national-socialisme ! Car le jour viendra où un tribunal terrible mais juste jugera tous les indécis qui sont restés lâchement à couvert. » (trad. E.B.)
N’est-ce pas faire injure à la mémoire de ces jeunes martyrs que de les considérer eux aussi comme co-responsables, eux qui sont morts dans des conditions atroces pour sauver l’honneur de l’Allemagne ?
Ils sont loin d’être les seuls et ce, bien avant le début de la guerre.
Voici ce qu’écrivait Romain Rolland dans la préface du livre Le peuple allemand accuse, en 1936 :
« …Il faut que les honnêtes gens en France, que tous ceux qui n’ont pas le cœur assez large pour y faire tenir les souffrances des autres peuples, il faut qu’ils voient ce qui les attendra en France, s’ils laissent l’Hitlérisme s’y installer.
Qu’ils se convainquent que l’asservissement de l’Allemagne, que le crucifiement de ses meilleurs hommes, n’est que le premier pas vers la réalisation des vastes plans de domination et d’asservissement du monde par le Troisième Reich. En l’espace de trois ans, plus d’un million d’hommes arrêtés, 225.000 hommes condamnés, la valeur de cinq corps d’armée – enfermés, réduits au silence, et leur élite livrée aux violences, outragée, torturée, assassinée
Ce livre nous apprendra aussi ce que nous avons été trop tentés d’oublier : l’admirable héroïsme de ces Allemands persécutés qui, depuis des années, délaissés par le reste du monde, livrent, malgré la terreur, un combat inégal, dans l’ombre, sans se lasser. Nous admirons justement l’intrépide peuple d’Espagne qui, en ces jours, se sacrifie pour la défense de ses libertés. Les milliers d’Allemands opprimés, vaincus et invincibles, ne sont pas moins dignes de notre respect. Honneur à la vraie Allemagne étouffée ! Quand pourra-t-elle s’unir à nous, pour le progrès humain et afin d’édifier ensemble un monde nouveau ! »
Peut-on aujourd’hui, face à des situations qui, en dépit des leçons de l’Histoire, reproduisent un peu partout dans le monde les mêmes horreurs que celles du siècle dernier, porter sur les peuples en proie à la terreur le même jugement que celui des 3 philosophes sur l’Allemagne et asséner un « tous coupables ! » à ceux-là mêmes qui subissent le joug du despotisme le plus archaïque et le plus sanglant ?”

Vous pouvez naturellement nous faire parvenir vos réflexions, vos réactions, elles seront également publiées dans ce blog.

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