La réaction d’André Gounelle après la publication de l’article d’Evelyne Brandts

«  Ma conférence a dû être beaucoup moins claire que ne le dit Mme Brandts puisqu’elle semble n’avoir pas perçu ce qui à mes yeux en était le centre, lui donnait son sens et en faisait l’intérêt, à savoir la distinction entre plusieurs sortes de culpabilité : la « criminelle », la « politique », la « morale », la « spirituelle » selon Jaspers; la « diabolique » et la « tragique » selon Tillich. Ne pas avoir commis de crimes, s’y être opposé n’exonère pas, selon nos auteurs, de la culpabilité politique, liée à l’inévitable  participation à la vie sociale, qui atteint tout le monde à des degrés certes différents (ce « tout le monde », je l’ai souligné, n’étant pas seulement les Allemands, mais aussi les alliés et même pour Arendt les principales victimes, les juifs).

Traduire le « nous sommes tous coupables » par « nous sommes tous criminels » serait une absurdité et une injustice : le crime est toujours personnel, individuel. Par contre arguer que le mal est le fait d’un groupe pervers ou qu’il y a eu, heureusement, des résistants héroïques (Arendt, Jaspers et Tillich, je le rappelle, ont été des opposants résolus au nazisme et ont été sanctionnés à ce titre) pour refuser ou rejeter la culpabilité politique est pour nos auteurs une attitude de déni, très grave parce qu’elle détourne de l’examen personnel, du retour sur soi qui seul permet de sortir du blocage (entre « accusation » et «plaidoyer») pour construire un avenir autre (le tract de la Rose blanche me semble d’ailleurs aller dans ce sens). La grandeur de l’Allemagne est d’avoir accepté à la fin de la guerre, non sans difficultés et réticences, mais comme à ma connaissance aucun autre pays ne l’a fait, ce travail sur soi. Il a permis une réconciliation et il a pacifié une partie de l’Europe.

La réflexion de nos trois auteurs a, à mon sens, une profondeur et une portée qui vont au-delà du problème de l’Allemagne et du nazisme. La modernité a fait surgir une culpabilité collective politique (différente, même s’il y a des liens, de la culpabilité criminelle et individuelle) qu’on rencontre dans quantité de situations (ainsi, pour les français durant la guerre d’Algérie, pour les Américains durant celle du Viet Nam pour ne pas citer des exemples plus actuels). On aurait tort de se soustraire à cette culpabilité collective sous prétexte qu’il y a eu et qu’il y a (c’est vrai) des héros. La reconnaître en tant que telle (sans la transformer en culpabilité criminelle individuelle) ouvre la possibilité d’un dépassement et la réflexion de nos auteurs, loin d’être historiquement datée, n’a rien perdu, bien au contraire, de sa validité. »

Bien amicalement,

André Gounelle