2005 – Programme de la Semaine Allemande

Les lumières se sont éteintes et chacun de nous reste avec des étoiles dans les yeux, des rêves et le souvenir de rencontres exceptionnelles. Avec également le regret que tout cela soit passé si vite. Quelques-uns d’entre nous –trop peu ?- avaient, l’espace d’une semaine, troqué leurs vêtements « civils » contre ceux de déménageurs, cuisiniers, colleurs d’affiches ou chauffeurs-livreurs. Mais finalement, l’effort fourni fut très largement gratifiant. Cette « Semaine Allemande » cuvée 2005 restera pour nous un grand moment de plaisir et de partage et nous espérons que ceux d’entre vous qui y ont pris part en ont retiré autant de plaisir et d’enrichissement que nous. Pour les autres, trop tard ! Il faudra attendre la prochaine cuvée…Et afin que ceux-là aient encore plus de regrets, retraçons-en brièvement les grandes lignes….

Dire que la soirée du lundi 26, consacrée à Urs Widmer, fut un succès ne serait qu’un doux euphémisme. La salle voûtée du CART s’est trouvée très rapidement trop petite et malgré le grand nombre de chaises rajoutées à la hâte, force est de constater qu’il nous fallut refuser du monde. Une grande première !

Urs Widmer est un homme chaleureux, simple et ponctuel ! Durant deux heures, il a lu et commenté, en français et en allemand, les grandes lignes de son roman « L’homme que ma mère aimé » .

Mais s’agit-il vraiment d’un roman ? On est tenté de dire qu’il confie la vie de sa mère à ses lecteurs, tel un testament et si on lui pose la question de savoir si tout cela est bien arrivé, il se contente d’un sourire énigmatique et répond « qui sait ? ». Les détails sont si riches, tout cela est raconté avec un humour si mélancolique qu’on est tenté de dire :« oui », tout cela est authentique. C’est bien un fils qui raconte de manière bouleversante cette passion silencieuse qu’éprouva sa mère durant toute sa vie pour un homme aux yeux duquel elle ne fut que transparence. Clara a traversé l’existence telle une somnambule et son fils , ce petit garçon qu’elle appelait « l’enfant » et non pas « son enfant » a dû porter cette tragédie pendant des années. C’est avec beaucoup d’émotion qu’il parle de sa mère et il est certain qu’il a dû beaucoup l’aimer et souffrir immensément de la non-communication avec elle. Son admiration et son affection transparaissent à chaque mot qu’il livre. Au delà de la vie de Clara, ce livre intelligent et magnifique retrace en quelques pages éblouissantes la folie inéluctable des dictatures européennes naissantes et Urs Widmer, dans ce style à la fois mordant et ironique qui n’appartient qu’à lui, a su formidablement mettre en parallèle la folie de Clara et la folie du monde.

Dans le deuxième roman, « Das Buch des Vaters » (Le livre du père), l’auteur se focalise entièrement sur ce père, Karl, tandis que le personnage de la mère s’efface à l’arrière-plan. Par un étrange effet de miroirs déformants, des personnages ou des scènes évoqués dans le roman de Clara réapparaissent sous un éclairage radicalement différent dans le second comme si, en les faisant passer dans la sphère d’influence du père, le fils-auteur leur attribuait une tout autre signification.

Karl, absent du premier roman, sort ici de sa chrysalide. Lui que l’on imaginait falot et inconsistant à côté d’une Clara lumineuse, crève l’écran, vit intensément une existence parallèle qui bien rarement recoupe celle de sa femme. Personnage fantasque, un peu lunaire parfois, il papillonne dans une joyeuse bohème d’avant-guerre, peuplée d’artistes et d’auteurs en herbe, qui tous connaîtront la gloire à partir des années 50. Sorte de Don Quichotte moderne, prêt à s’enflammer pour toutes les nobles causes, anti-mondialiste avant l’heure, il manifeste un superbe mépris pour l’argent et ses contingences, laissant à Clara le soin subalterne de régler les problèmes financiers.

Personnage réel ? Affabulation ? Pour lui comme pour sa mère, Urs Widmer reste énigmatique : certes, c’est bien lui le fils, demeuré sans nom pour son père comme pour sa mère, le premier l’affublant sans cesse de sobriquets affectueux, la seconde ne le désignant que sous le nom de « l’enfant » ; mais l’enfant qu’il a été aurait-il pu puiser en lui une connaissance de l’âme humaine suffisante pour donner vie à deux personnages aussi complexes, aussi achevés?

Il est probable que les réminiscences autobiographiques lui ont fourni l’esquisse des personnages, mais ceux qu’il fait exister aussi intensément dans les pages de ses deux romans doivent autant à la fiction qu’à la réalité et sont l’œuvre d’un grand, d’un très grand auteur qui rend à ses parents un vibrant hommage posthume.

Cette soirée s’acheva autour d’un buffet bien sympathique et de quelques bonnes bouteilles. Gageons que notre hôte se serait volontiers un peu attardé si des engagements ne l’avaient pas appelé à Montpellier ! Et puis vint l’heure où il fallut ranger. Le dernier petit verre de vin blanc nous aida bien à surmonter l’épreuve et en un clin d’œil –enfin, presque- tout fut emballé, plié, nettoyé…. et les lumières éteintes.

Le jeudi 29 aux alentours de 17 heures, l’aéroport de Montpellier vit se dérouler une chose bien étrange. Deux jeunes hommes mesurant pas loin de quatre mètres (à eux deux !) débarquèrent de l’avion en provenance de Frankfurt-Hahn. A vrai dire nous n’en attendions qu’un et le choc fut de taille. Comment décrire ces deux garçons magnifiques semblant arriver tout droit d’une autre planète ? Majestueux, élégants, droits comme des i et surtout, surtout, arborant des vêtements tout à fait extraordinaires. D’ailleurs, il n’est pas question de les décrire, les photos parlent toutes seules et imaginez juste ce qu’une telle apparition provoqua dans cet aéroport tranquille. Les gens avaient les yeux écarquillés (soyons honnêtes, les filles surtout !) et je peux juste vous dire que celle qui était allée les chercher avait tout à fait conscience de la beauté et de la grandeur du moment. Les enfourner dans une petite voiture fut une toute autre affaire, mais bon an mal an on casa sans trop de peine, les géants, leurs baluchons, leurs chapeaux grands comme des soucoupes volantes, leurs pantalons « pattes d’eph’ » à faire pâlir Cloclo et leurs cannes mystérieuses. Les Compagnons allemands venaient d’arriver !

Le vendredi matin rendez vous était donné à Junas pour une visite guidée et commentée des carrières. Un groupe d’élèves du Collège de Sommières et un de leurs professeurs étaient aussi présents. Jean Mercier, Compagnon tailleur de pierre à l’Atelier de la Pierre de Junas, avait accepté de donner quelques heures de son temps, et bien entendu nos nouveaux amis, Klaus et Fabian étaient de l’expédition. Le ciel était d’azur, et cette visite fut encore un très grand moment. Avec une infinie patience, Jean Mercier en expliqua chaque étape. Il rappela que les anciennes carrières avaient été exploitées dès l’époque gallo-romaine, et que Sommières, cité médiévale avait été construite avec cette pierre à la couleur si particulière que l’on retrouve dans les voûtes de la ville. C’est ainsi que l’on apprit aussi que les habitants de Junas avaient bénéficié du ramassage gratuit des chutes (les moellons) et construit ainsi leurs maisons. On passa ensuite dans la partie « moderne » , dans les nouvelles carrières, et toujours avec la même gentillesse il expliqua cette fois le travail des machines. Simple comme bonjour : on fait tout bonnement des tranches de pierre aux dimensions très précises et lorsque la machine a fait son travail de découpage, on retire la plaque avec un genre de pelle à gâteau. D’accord, juste après la pelle à gâteau, il faut prendre la tranche avec un élévateur puissant, mais le principe est le même !

Nos petits collégiens se sont bien comportés, certains ont même osé quelques questions et à la réflexion, ils ont trouvé que nos deux Compagnons allemands avaient un je ne sais quoi de Harry Potter. C’est dire…

L’après-midi prévue au collège a été consacrée à la présentation du compagnonnage, français et allemand. Ce fut tout d’abord une plongée dans le temps vertigineuse : l’origine du compagnonnage ne remonte-t-elle pas , dit-on, à la construction du …Temple de Salomon ?! Autant dire que l’on baignait en plein anachronisme et en total décalage avec les jeunes collégiens, à qui cet événement historique ne semblait pas évoquer grand chose ; c’est aussi avec une certaine perplexité qu’ils entendirent Jean Mercier prononcer les mots-clés du compagnonnage : « servir », « règles, « rigueur », notions qui visiblement ne font pas partie de leur vocabulaire courant. Et que dire de leurs regards médusés lorsque Klaus, le compagnon allemand, leur expliqua les règles d’airain du compagnon itinérant, celui qui passe trois années sur des routes qui peuvent le mener tout autour du monde? Elles sont au nombre de trois : « tenir » trois ans, ne pas rester plus de deux mois au même endroit, chez un même artisan, et ne pas s’approcher à moins de 50 kilomètres du domicile familial. Déroger à ces règles, et c’est la radiation immédiate de la société des compagnons. Les filles, surtout, s’insurgèrent contre ces règles jugées d’une dureté scandaleuse. Klaus leur expliqua patiemment que c’était le prix à payer – librement consenti – pour « sortir des jupons de sa mère » et devenir un homme, mais aussi pour découvrir le monde et toutes sortes de techniques nouvelles au contact des artisans rencontrés. La contrepartie et la récompense, pour le compagnon, c’est la liberté de mener sa vie comme bon lui semble et cet esprit de fraternité qui fait du compagnonnage une seconde famille. Nous avons eu l’occasion de nous en rendre compte au cours des deux journées qui leur étaient consacrées.

Après cette journée bien remplie, il ne s’agissait pas de mollir. Car à vingt heures précises nous devions nous retrouver au cinéma « le Venise », pour la projection de « The Edukators », le film de Hans Weingartner. L’assistance n’était peut être pas aussi nombreuse que pour la projection de « La chute », mais on pouvait compter tout de même une cinquantaine de personnes.

Lorsque le générique commence, le premier plan filme des écrans de vidéo-surveillance : une famille bourgeoise rentre de voyage dans sa somptueuse maison et découvre que des visiteurs se sont amusés à empiler les meubles, à enfermer la chaîne stéréo dans le réfrigérateur, à mettre la collection d‘objets en porcelaine dans la cuvette des toilettes etc… cependant, rien ne manque, rien n‘a été dérobé. Ils trouvent simplement un papier signé „The Edukators“ sur lequel ils peuvent lire : „les temps de vaches grasses sont terminés“. Derrière ce nom de guerre se cachent en réalité Jan et Peter, deux copains un peu „babas“ qui pensent encore qu‘ils vont pouvoir asticoter les consciences contre le pouvoir du capitalisme et la mondialisation. Jule, la petite amie de Peter ne sait rien des virées nocturnes des deux garçons au volant de leur Combi VW, jusqu‘au jour où elle apprend à Jan qu‘elle va être bientôt expulsée de son appartement, avec 100 000 € à rembourser pour une histoire d‘accident de voiture alors qu‘elle n‘était pas assurée. Peter doit partir quelques jours à Barcelone et demande à Jan d‘aider Jule à déménager. Jan raconte alors tout à Jule. Celle-ci le convainc de „visiter“ la maison de l‘homme propriétaire de la voiture responsable de ses ennuis financiers. Mais cette virée tourne au cauchemar lorsque le propriétaire les surprend dans sa maison. Croyant éviter les ennuis, ils kidnappent l‘homme, Hardenberg, et l‘emmènent dans un chalet isolé. Magnifiques images des Alpes allemandes ! Là, Jule et Jan tombent amoureux et évidemment cela complique tout car Peter n‘est pas vraiment partisan de l‘amour libre pratiqué en 68. Peu à peu l‘histoire évolue, les sentiments aussi. Cet homme, ce Hardenberg (formidable Burghart Klaußner qui tint le rôle du père de Daniel Brühl dans „Good bye, Lenin!“) s‘éloigne peu à peu de son idéal bourgeois qui en le contraignant à travailler quinze heures par jour l‘enferme dans une prison. Finalement, il se sent beaucoup plus libre dans sa situation d‘otage et on le voit savourer une légèreté qu‘il avait oubliée depuis longtemps. Lui qui pensait que la liberté venait grâce à l‘argent, il est bien obligé d‘admettre que c‘est faux. Les trois jeunes lui rappellent sa jeunesse dans la mouvance soixante-huitarde, alors qu‘il vivait en communauté et prônait l‘amour libre. On sent parfaitement la confrontation de deux générations : les ex-soixante- huitards représentés par Hardenberg, (membre gauchiste en 68 passé de la coccinelle pétaradante à la Mercedes dernier modèle) et le trio de jeunes adultes idéalistes. Peu à peu ces deux camps se rapprochent. L’otage gagne la confiance de ses ravisseurs, cherche à les comprendre et à les convaincre que le monde, les gens changent et que les choses ne sont pas aussi simples que ça (« Avant trente ans, si t’es pas de gauche, t’as pas de cœur. Après trente ans, si tu restes à gauche, t’es cinglé. »). Et c‘est là que l‘on peut se poser une question : une révolution qui rassemble les deux camps supposés s‘affronter n‘est-elle pas perdue d‘avance?

Quant à la fin du film, elle peut soulever débat. Elle l‘a fait d‘ailleurs ce soir-là au Venise. Weingartner aurait dit que malgré plusieurs options possibles, il avait préféré opter pour la fin la plus commerciale. Mais plusieurs amis allemands qui étaient à la projection ont dit que la fin „allemande“ est en tous points différente de le fin à laquelle nous avons eu droit. Un cinéaste peut-il donc „adapter“ son œuvre en fonction du public qui va la voir? Et où est- donc l‘authenticité de l‘œuvre si on imagine par exemple que, dans la version japonaise, Jule tombe amoureuse de Hardenberg et part avec lui dans la Mercedes? Si quelqu‘un d‘entre vous a le DVD „authentique“, qu‘il nous le fasse savoir, on pourra refaire une séance!

En tous cas, ce film dédié à de jeunes apprentis révolutionnaires a marqué le retour du cinéma allemand dans la compétition pour la Palme d‘Or en 2004. Cela a bien dû valoir une fête somptueuse dans une villa cossue des hauts de Cannes, avec champagne à volonté. Sans compter les sofas moelleux et les sièges Philippe Stark qui ne devaient pas manquer d‘abonder. Le film lui-même n‘aurait-il donc pas pu donner matière à une petite séance de rééducation?